Chapitre 1

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Les textes que vous trouverez à la suite sont ceux qui, depuis le 17 mars, se sont écrits spontanément au jour le jour sur le groupe Facebook  Artistes et auteurs aux alentours de Niort. Il s’agit d’un premier jet, d’une version O qui sera retravaillée ultérieurement.

Ce sont des textes en cours d’écriture.

 

MÉLUSINE EST FATIGUÉE

Chapitre 1

Le Roc Cervelle

La nuit avait été encore plus froide que la précédente. Sur la vitre givrée, d’un doigt léger, la fillette traça un soleil, un soleil enfantin avec des yeux ronds et un sourire radieux. Elle attendait. La maison s’éveillait. Elle entendait des bruits dans la cuisine, celui des bûches déposées dans le grand poêle, celui de l’eau versée dans la bouilloire, le son des pas sur le carrelage. Alors, très vite, elle effaça son dessin et regarda le portail bleu.
Des bourrasques secouaient les arbres et une ombre glissa sur le jardin. La fillette enfila ses souliers, s’enveloppa dans sa pèlerine, sortit à pas discrets de la maison et franchit le portail qui, curieusement, n’était pas fermé à cette heure matinale. Un corbeau s’envola en croassant. Devant elle s’étendaient les prés et les champs.
Soufflant sur ses doigts pour les réchauffer, elle rejoignit le chemin qui serpentait vers la forêt. Le soleil pointait et la respiration de la terre formait un lourd tapis de brume tandis qu’elle longeait les champs aux sillons crêtés de givre. Elle passa devant le calvaire au pied duquel pourrissait un bouquet de fleurs séchées déposé là aux dernières rogations. La campagne se figeait sous la bise, les bêtes restaient à l’étable, le loup affamé sortant parfois du bois pour se saisir d’une brebis esseulée. Elle quitta le chemin, s’engagea dans le sentier qui menait à la fontaine de la Cressonnière, et la cheminée de la maison de ses parents disparut bientôt derrière les têtards qui bordaient le chemin ….

 

Angèle parcourut rapidement la demi-lieue qui la séparait du village et elle déboucha sur la place alors que le dernier coup de 8 heures sonnait au clocher. Devant la grille de l’école l’institutrice tapait dans ses mains pour faire rentrer les enfants mais en face, devant l’auberge, un attroupement s’était formé. Ignorant les appels de la maîtresse, Angèle s’approcha du groupe. Un corps gisait sur le sol …
Angèle reconnut Bastien, l’aubergiste. Sa femme était penchée au-dessus de lui, pleurant et criant :

-Je l’ai vu ! je l’ai vu ! C’est l’serpent qui l’a piqué ! J’étais là. Un gros serpent comme j’avais jamais vu

Elle secouait son mari, en hurlant, tentant de le réveiller

-Bastien, Bastien, c’est moi.

Mais l’homme ne bougeait plus, la bave aux lèvres, les yeux révulsés ouverts vers le ciel, empreints de terreur. Un gendarme en tenue tenta de maîtriser la femme.

-C’est pas ça madame, il a la tête brisée.

-J’sais bien, il est tombé tout raide et il s’est fracassé la crâne sur la marche. C’est elle, c’est l’serpent !

Angèle frissonna, s’écarta du groupe. Mademoiselle Lafigue s’approcha d’elle.

-Allez, on rentre dit-elle.

Angèle pénétra dans la salle de classe avec les autres enfants. D’ habitude, elle aimait la chaleur qui se dégageait du gros poêle de fonte mais là, elle était glacée. La vision de l’aubergiste tournait en boucle dans sa tête, le mot de « serpent » revenait sans cesse dans son esprit affolé. Quand la maitresse asséna un violent coup de sa baguette sur son bureau, elle poussa un cri et se mit à sangloter.

-Calme toi, Angèle.

Son regard croisa celui de Mademoiselle Lafigue où elle sentit de la compréhension, ce qui la calma un peu. La matinée se déroula dans un brouillard. Quand la pause déjeuner survint elle ne put rien manger du repas que sa mère avait placé dans son panier. Elle s’éloigna des autres enfants qui chuchotaient. Elle se répétait que Rose était vivante pour se réconforter. Elle tenta une prière mais rien n’y faisait. Tout en elle était paralysé. Que s’était il donc passé ? Ce serpent que la femme affirmait avoir vu la terrifiait. Était-ce réel ou non ? N’avait-elle pas eu des hallucinations ? Et l’on soupçonnait Mélusine d’être la cause de la mort de Bastien, l’aubergiste. « Et moi qui lui ai donné rendez-vous, se lamentait la fillette. Si elle vient à la fontaine pour me rejoindre elle devra survoler le village et alors, les chasseurs sortiront leurs fusils et la ils tueront comme ils font avec les biches, les sangliers ou les perdrix . Je dois la prévenir ! »

Mais était-ce bien raisonnable de se rendre là-bas malgré tout ? Ne serait-ce pas se mettre en danger ? Et puis, le chemin était long, il fallait traverser la forêt, qui en ce temps d’hiver, donnait à cet espace un air sépulcrale, terrifiant. Il fallait s’armer d’une bonne dose de courage, ou bien de l’inconscience, voire les deux pour s’aventurer ainsi; Mais la vérité sur le meurtre de Bastien, n’était-elle pas tributaire de ce voyage qui pourrait se révéler dangereux à tous points de vue ? Angèle ne se posait même pas la question. Elle était prête à tout pour trouver des réponses à ses questions. Prête à tout pour trouver la vérité, quitte à affronter, braver les pires dangers que pourrait représenter ce terrible périple. Elle n’osait y songer, ni même envisager l’impossibilité de le réaliser. Enfin, Mélusine l’inquiétait. Quelle pouvait être son apparence réelle ? Comment allait-elle l’accueillir ? Ne risquait-elle pas non plus la mort, si bien sûr, si la terrible femme-serpent était la véritable responsable de celle de Bastien. Angèle retint son souffle.

La nuit était tombée, le vent s’était levé et la neige tourbillonnait autour de la fillette s’infiltrant dans son col et brouillant ses yeux. Le chemin disparut bientôt sous une épaisse couche de neige. Une voix s’éleva à quelques pas d’Angèle

-Qu’est-ce que tu fais là ?

J’ai pas peur, j’ai pas peur, se répétait Angèle alors que l’origine de la voix se matérialisait en une longue forme noire. Angèle s’immobilisa et plissa les yeux. La forme s’approchait et elle put bientôt distinguer la silhouette d’une femme enveloppée d’une longue cape brune.

-Tu vas où ? répéta la voix

-Je.., je…, bégaya-t-elle.

-Je quoi ? répondit la femme d’une voix tranchante

-Je… je … je m’promène

La femme éclata d’un grand rire

-Tu te promènes ? À cette heure ? Par ce temps ?

-Euh… c’est-à-dire, je cherche quelqu’un

-Qui donc ?

La femme s’était rapprochée et Angèle reconnut la vieille paysanne qui vivait à la lisière de la forêt. Celle que tout le monde appelait la sorcière parce qu’elle possédait des potions qui parfois guérissaient, mais le plus souvent, disait-on, ensorcelaient les bêtes et les gens.

Contrairement aux villageois la fillette n’avait jamais eu peur de la sorcière. Celle-ci possédait des dons étranges, c’était un fait, mais Angèle non plus n’était pas comme tout le monde. On disait d’elle qu’elle parlait aux anges et elle-même savait que ce n’était pas ordinaire d’avoir rendez-vous chaque jour avec la fée serpent. Elle n’eut donc aucune peine à répondre :

-Je cherche Mélusine.

-Et pour quoi faire ?

-Les gens, ils pensent qu’elle a mordu Bastien. S’ils la trouvent, ils vont la tuer. Je vais la prévenir.

-Tu veux que je t’emmène ?

-Oui, madame, s’il vous plait, répondit Angèle.

-Et tu me donnes quoi en échange ?

La fillette haussa les épaules

-J’ai rien.

-Menteuse. Dans ta poche !

Angèle sortit une pomme toute plissée. La femme s’en saisit et y planta aussitôt les trois dernières dents qui lui restaient tout en marmonnant et postillonnant

-Je sais toujours quand les gens mentent.

La vielle n’était pas la méchante que l’on se plaisait à cancaner. Ele était devenue la vieille sorcière, parcequ’ils l’avaient poussée dans ses retranchements. Elle avait rendu tant de services à ceux-là même qui lui jetaient l’oprobe aujourd’hui…Elle ajouta :

-Suis-moi, on va au Roc Cervelle, elle y est peut-être …

-C’est quoi ? c’est où ? demanda Angèle.

-Tu connais pas ? T’es d’ici et tu connais pas le Roc Cervelle ?

-Non

-Le Roc Cervelle c’est des nombreuses demeures de Mélusine. Elle s’y réfugie quand elle est fatiguée des hommes. Autant te dire assez souvent. Il ya très longtemps le rocher était au bord d’une  très fréquentée. Mais dès que des voyageurs passaient Mélusine poussait des cris effrayants et les hommes étaient terrorisés. À la longue ils ont fini par prendre un autre chemin et la route est devenue le petit sentier sur lequel nous marchons aujourd’hui. . Comme ça  maintenant elle est tranquille.

-Elle habite sous un rocher ?

-Exactement.

-Je te crois pas. Elle vit dans la belle tour, là-bas.

-Tu crois que tu sais tout, mais tu ne sais rien, répondit la vieille.

-Ben moi, elle me fera pas peur, dit Angèle, parce qu’elle m’aime bien.

-Tais-toi un peu et viens là, sinon tu vas mourrir de froid idiote !

Elle prit Angèle par la joue, et la plaqua contre la vieille paillasse qui lui servait de manteau. Le chemin, était rude. Même pendant la journée le soleil avait du mal à y pénétrer tant la végétation y était luxuriante. Angèle eut un mouvement de recul quand elle sentit une vieille odeur aigre de fumée lui remplir les narines. Mais bon, elle savait que la vieille folle n’était pas méchante, ou du moins envers elle. Bien des fois alors qu’elle espérait Mélusine de tous ses voeux, au bord de la source, elle avait eu à faire avec la vieille. Selon les saisons, elle cueillait des herbes qu’elle mangeait, ou d’autres qu’elle faisait sécher pour ses potions. Parfois elle ramassait du bois en prévision de l’hiver et de jours comme celui-ci.

L’oreille collée aux guenilles de la vieille  Angèle entendait sa hanche grincer et cela la captivait. Bercée par le rythme de la marche et réchauffée par cette vieille main calleuse, Angèle avançait à coup de pommette, perdue dans un tourbillon de neige, et en cadence. En cet instant, une sensation bizarre traversait son corps. Comme une ambivalence entre l’actualité sordide et se sentiment de paix quelle ressentait au fond de son coeur.

-On y est presque ! cracha la vielle entre deux inspirations qui lui brûlaient la gorge…..

Angèle et la vieille femme avaient dépassé le Roc Cervelle sans que Mélusine ne se soit manifestée. Elles s’enfoncèrent dans un épais taillis couvert de givre avant d’atteindre un sentier plongeant jusqu’au fond de ce qu’Angèle imagine être un gouffre. Peu à peu la neige avait cessé de tomber, le ciel s’était éclairci et le soleil apparaissait. Elles débouchèrent bientôt sur la cabane de la sorcière.

 

Angèle avait beaucoup entendu parler de ce lieu mais c’était la première fois qu’elle y pénètrait. Ses yeux mirent quelque temps pour s’accommoder à l’obscurité de la cabane et elle fut surprise par l’ordre qui y régnait. Elle apercevait l’âtre où rougeoyaient quelques braises, une étagère remplie de bocaux, des poutres noircies d’où pendaient des herbes séchées . Elle fut saisie par une odeur âcre à la fois musquée, poivrée et sauvage. Un chat noir miaula à son arrivée. Il arqua le dos, quémandant une caresse. Elle s’exécuta et le ronronnement familier la rassura.

-Je t’observe bien souvent, dit la vieille femme, et je sais que tu as le don. Que veux tu savoir ?

Elle guida la fillette vers une table où trônait une boule de cristal. Angèle avait la tête qui tournait. Elle oscillait entre la peur et la curiosité. Mais la curiosité fut la plus forte.

-Elle est où Mélusine, demanda-t-elle en jetant un œil à la boule transparent.

-On est passées à côté de chez elle tout-à-l’heure.

-Où ça répondit la fillette, je l’ai pas vue

-À Béceleuf, sous le Roc Cervelle, je te l’ai dit.

-Je te crois pas, dit Angèle. Si elle avait été là, elle serait sortie pour me voir.

-Petite prétentieuse, est-ce que tu t’imagines que tu l’intéresses ? Elle est pas sortie parce qu’elle est fatiguée.

-Fatiguée de quoi ?

-Ça aussi je te l’ai déjà dit : fatiguée des hommes, petite ignorante.

-Pourquoi ?

-Elle est fatiguée des intrigues du passé. Fatiguée d’avoir été trompée, bafouée, salie et pourchassée… Tu sais elle a eu des enfants, elle sait ce que c’est, et elle connais bien des douleurs de les avoir enfantés. Mais depuis les temps, elle devenue dure tu sais. Non pas dure au mal, mais endurcie par la bêtise humaine.

– Mais pourquoi, moi, je n’en ai pas peur d’elle ?

– Ben je me le demande, petite idiote…

La vieille femme scrutait la gamine au visage rougeaud qui soufflait dans ses mains glacées, assise au coin de la table en bois. Angèle avait le regard dans le vide avec cette petite étincelle d’une tempête sous crânienne. Elle voulait savoir pourquoi elle était si attirée par Mélusine et pourquoi celle-ci se cachait d’elle.

La vieille lui tendit un vieux godet fumant.

– Tiens, bois ça…

– C’est quoi ?

– Bois !

– C’est trop chaud…

– C’est comme ça qu’il faut le boire ! Tu bois à toutes petites gorgées pour ne pas te brûler, ça va te faire du bien.
Au fond, pensa Angèle, la vieille n’était pas bien méchante. Elle lui avait préparé une tisane contre le refroidissement.

– Mais c’est quoi dedans ?

– Des fleurs et des plantes qui vont te faire du bien

– J’en connais, chez moi ma tante en utilise. Tu as mis quoi dedans ?

– Du Thym, du Coucou, un peu de Lavande et du bon Miel.

– Waw ! C’est chaud !

– Bois…

Angèle s’exécuta sous l’œil tordu de la vielle. La chaleur de la tisane faisait couler son nez à tel point, qu’elle reniflait entre chaque gorgée. Mais c’était bon…” Mmm le miel, pensa Angèle, c’est si bon…”

La vieille l’observait toujours. Sans rien laisser paraitre, elle comprenait que la petite était liée à Mélusine, mais elle n’en savait pas plus. En tout cas, ça ne pouvait être que pour quelque chose de bien. “Il n’y a pas de hasard, elles sont liées…”

-Si je regarde dans votre boule de cristal, je verrai ce qui se passe au village, demanda Angèle ?

-Certainement pas, répondit la sorcière, la boule de cristal c’est pour le passé et l’avenir, et c’est surement pas pour les petites gamines ignorantes. Mais je peux quand même te montrer ce que tu veux voir.

Le vieille femme ouvrit une porte au fond de la cabane.

-Suis-moi, dit-elle.

Le pièce qui venait de s’ouvrir était baignée de lumière, au milieu trônait une bassine à l’eau scintillante. Angèle hésita.

-T’as peur ? demanda la sorcière.

-Non, non, bredouilla Angéle.

-Alors regarde dans la bassine.

Angèle approcha et plongea ses yeux dans l’eau

-Oh, murmura la fillette, je vois le village…
-Et alors ?
-Je vois Rose
-Tu croyais qu’elle était ou ? Elle est avec sa mère, bien sûr.
-Oui et elle pleure. Ellel’aimait beaucoup son papa. C’est triste.
-Tu vois autre chose ?

– Oui, les gendarmes emmènent Mademoiselle Lafigue ! Pourquoi ? Elle a rien fait !

Angèle resta un instant silencieuse, observant toujours le fond de la bassine, puis elle annonça :
-Elle est rentrée chez les gendarmes et maintenant elle dit qu’elle était devant l’école, qu’elle a vu tomber Bastien, mais que non, y’avait pas serpent. Elle le sait bien que Mélusine, elle ferait jamais de mal à personne. Mais…. je vois plus rien.
En effet l’eau de la bassine qui scintillait une minute plus tôt s’était peu à peu assombrie et elle ressemblait maintenant à un puit sans fond. Angèle se releva et regarda la sorcière .
Celle-ci fit tomber sa vieille pelisse et une lourde chevelure brune s’en échappa. Puis elle fit volte-face et Angèle n’en crut pas ses yeux : la femme qui se tenait devant elle ressemblait plus à une fée qu’à la vieille femme édentée qu’elle était un instant plus tôt.
Texte mise en forme à partir des propositions de Danielle Gourbeault-Petrus, Angélique Morelle, Dominque Levadoux, Nathalie Balière-Guinot et Marie Le Guilcher. Illustrations proposées par Angélique Morelle, Michel Fleck et Dominique Levadoux.

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Et bien entendu c’est gratuit.

Une réflexion au sujet de « Chapitre 1 »

  1. Boisoir,
    Je trouve cela génial, mon rêve aurait été d’écrire mais…j’adore les histoires fantastiques, féeriques.

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