Chapitre 3

> La règle du jeu

> la boite à outils

> résumé des chapitres

Les textes que vous trouverez à la suite sont ceux qui, depuis le 17 mars,  s’écrivent spontanément au jour le jour sur le groupe Facebook  Artistes et auteurs aux alentours de Niort. Il s’agit d’un premier jet, d’une version O qui sera retravaillée ultérieurement.

Ce sont des textes en cours d’écriture.

Chapitre 3

Le puits d’enfer

-Elle dort depuis longtemps la maîtresse ? dit Angèle en regardant Joséphine Lafigue pelotonnée sur le grabat. Est-ce qu’elle va se réveiller ?

-Bien sûr répondit la sorcière, mais pas tout de suite.

-Je suis sûre que vous lui avez donné quelque chose
La sorcière s’approcha de la jeune femme et d’une pichenette chassa le chat roux
qui poussa un cri rauque, sauta du lit et se réfugia sur les genoux d’Angèle.
-Évidemment que je lui ai donné quelque chose, elle est tellement douillette. Quand elle se réveillera elle sera comme toute neuve.
Angèle fit tomber le chat de ses genoux. Il sauta sur la table et fixa la fillette de ses yeux jaunes. Elle s’éloigna, tournicota dans la cuisine, flairant les herbes sèches, passant d’un bocal à un autre
-Je crois que tu veux me demander quelque chose, dit la vieille femme.
-Comment vous savez ?
-Je sais tout. Alors vas-y, dis-moi.
Angèle hésita, puis :
-Si je regarde dans la bassine je verrai l’avenir, c’est bien ça ?
-Oui.
-Je me verrai quand je serai grande ?
-Ah non, répondit la sorcière, pour cela il faut être un peu plus avancée que tu ne l’es. Tu peux juste voir ce qui va se passer dans quelques heures.
Angèle restait songeuse.
-Je peux regarder encore ?
La vieille femme ne répondit pas. Elle surveillait un breuvage qui fumait sur le poêle. Elle y jetait des herbes, tournait la mixture d’où s’échappait une vapeur dont Angèle trouva l’odeur écœurante. Mais la petite insistait :
-Alors, je peux ?
-Curieuse. Oui tu peux regarder en attendant que la chochotte ne se réveille.
Angèle se pencha vers la bassine dont l’eau scintillante s’assombrissait peu à peu et à nouveau le miracle se produisit : le village apparaissait comme sortant du fond d’un puits.
-Je vois la place et monsieur le maire. Oh ! il est rentré chez lui, je ne le vois plus. On peut pas regarder dans les maisons ?
-Cligne des yeux très fort et très vite.
Angèle plissa le front, crispa ses joues, battit des paupières et s’exclama :
-Je le vois  !
Joseph Petitbon  était assis à son bureau. Il contemplait le buste de Marianne qui ressemblait à Josephine et il soupirait en se lissant la moustache. Sur sa table de travail où se côtoyaient des portes plumes, un tampon encreur tout neuf, une petite bouteille d’encre bleue, un cadre avec une photo de sa famille, se trouvait le courrier du jour. Une grande enveloppe attira son attention. Il l’ouvrit, déploya une feuille couverte d’une grande écriture et poussa un cri.
La lettre à la main, Joseph se dirigea vers une porte placée au fond de son bureau.
-Il y a quelque chose d’écrit sur son papier, dit Angèle, la tête dans la bassine au plus proche de la surface de l’eau, je crois que c’est « monsieur, je sais que….”
Le maire tendait la main vers la porte et Angèle était si proche qu’elle pouvait presque toucher la poignée. Il poussa sur la clanche, pénétra dans une pièce remplie d’une multitude de casiers débordant de documents et se retourna brutalement. Convaincue qu’elle avait été surprise, Angèle sursauta.
-Je crois qu’il m’a vue dit la fillette.
-Regarde bien et tais-toi.
Angèle plongea à nouveau la tête vers la bassine et cligna des yeux.
– Maintenant il ouvre un coffre avec une petite clé. Il y a des papiers, des objets bizarres, des pièces d’or. Je vois encore la lettre mais je ne peux pas lire. Il la met dans le coffre. Mais… mais… il sort de la fumée. Plein de fumée, je ne vois presque plus rien.
En effet, sous l’effet de la vapeur l’image de la lettre puis du bureau tout entier se brouillèrent et en quelques secondes tout disparut. Sous les yeux d’Angèle l’eau de la bassine cristallisa puis redevint transparente.
-Qu’est-ce qui s’est passé, demanda Angèle, je clignais bien des yeux pourtant.
-Tu dois apprendre la discrétion ma fille, répondit la sorcière.
Angèle resta pensive un moment.
-C’est parce que je parlais ? Il m’a entendue ? C’est pour ça qu’il a fait disparaitre la lettre ?
-Ce n’est pas lui qui a fait disparaitre la lettre, c’est toi. L’expérience que tu viens de faire est très fatigante. Tu as puisé dans ton énergie profonde, maintenant il faut attendre que cette énergie se régénère.
-Comment on fait ?
-On verra ça plus tard, tu en as appris assez pour aujourd’hui.
Il y eut alors comme un froissement venu de la cabane et Angèle tourna la tête. Mademoiselle Lafigue se tenait derrière elle. Elle tremblait.
-J’ai tout vu, j’ai tout vu, balbutia-t-elle. Vous êtes des sorcières, des vraies sorcières.
Son regard passait de la vieille femme à la petite Angèle, elle tordait ses mains, bégayait, tremblait de tous ses membres.
-Vous êtes des créatures du Diable. Vous m’avez enlevée et droguée. Je ne croyais pas aux sorcières mais maintenant je vois que ça existe. Qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas vous qui avez tué mon Bastien. Un serpent, qu’elle disait sa femme, un serpent. C’était vous !
Mademoiselle Lafigue se mit alors à courir en direction du chemin qui menait au village mais elle ne put faire que quelques pas avant que sa cheville ne lâche et qu’elle ne tombe au sol en gesticulant et en continuant à trembler. Angèle restait médusée de voir sa maitresse habituellement si mesurée devenir comme folle. La sorcière, quant à elle restait calme.
-Partez si vous voulez, dit-elle, mais si vous dites ce que vous avez vu ici, vous aussi serez prise pour une sorcière. Croyez-moi vous le regretterez.
Angèle regardait regardait la jeune et la vieille femme qui s’affrontaient. La vieille fit un geste, marmonna quelques paroles incompréhensibles et la jeune tomba sur le sol.
-On va être tranquilles un moment dit la vieille femme.
Joséphine dormit ainsi sur le sol jusqu’au lendemain matin. Lorsqu’elle se réveilla, curieuse, et légèrement affolée en même temps, elle constata qu’il faisait jour…  Elle tenta quelques pas et  fut surprise de pouvoir poser son pied enrubanné sans trop de douleurs.
En cet instant, les images de tout ce qui c’était passé lui revinrent pèle mêle. Mais que s’est-il passé ? La chute, sa cheville, Angèle cramponnée au rebord d’une bassine dans lequel on apercevait le maire… Et ces deux diablesses qui conversaient comme si tout cela n’avait été que très naturel.
Joséphine osa un premier pas délicat et se mit à la recherche d’Angèle et de la vieille. Encore très fragile, sa cheville semblait toutefois tenir le choc. Elle entendit quelques sons d’une conversation et les suivit, guidée par son oreille. Un pas puis un autre faits avec précaution la menèrent à la petite porte vitrée du fond de la cuisine.
Joséphine, gênée, tapota à la vitre. Aussitôt la vielle bondit, malgré sa hanche cagneuse, en direction de la porte.
–  Mais c’est qu’elle est debout celle-là ! s’écria-t-elle,  vous êtes déjà réveillée ?
– Oui, mais combien de temps suis-je restée inconsciente ?
-Il va  falloir lui expliquer, dit la vieille en s’adressant à Angèle, qu’au village personne ne s’inquiète de son absence, puisque le temps n’est pas le même ici et là-bas.
Angèle fit de son mieux pour expliquer cette chose si mystérieuse à son institutrice qui restait le front buté et la mine sombre.
-Il faut que je prenne l’air, dit-elle soudain.
S’appuyant sur une canne que lui tendait la sorcière, elle fit quelques pas dehors.
-Il y a quelque chose que je comprends pas, dit Angèle lorsque Mademoiselle Lafigue se fut éloignée.  Tu m’as dit que depuis que je suis arrivée ici il s’est passé une journée, mais que pour le village et mes parents il ne s’était passé que quelques secondes.
-Oui, en effet, dit la sorcière.
-Si je regarde dans la bassine du côté du moulin, je vais voir ma mère qui  nourrit les poules et mon père qui travaille. Ils ne savent pas que je suis en retard, ils ne sont pas inquiets.
-C’est bien ça, dit la vieille femme en s’asseyant près de la cheminée. C’est exactement ce que tu viens d’expliquer à ta maitresse.
-Mais ce que j’ai vu avec le maire, c’est l’avenir ?
-Oui.
-Ça se passera demain ?
-Non, tu as vu ce qui va se passer dans quelques minutes. Tu es trop jeune pour voir un avenir plus lointain.
-Ça veut dire que le maire, entre maintenant et quelques minutes, il peut pas changer d’avis et décider de faire autre chose, c’est obligé qu’il fasse ce que j’ai vu. Obligé, obligé. C’est comme mademoiselle Lafigue quand elle a commencé à tomber et à glisser sur le chemin en pente, elle a pas pu s’arrêter, même si elle aurait voulu.
-Si elle avait voulu, reprit la sorcière en fronçant les sourcils. Oui, mais maintenant qu’elle est arrivée ici, elle peut choisir de partir c’est-à-dire de continuer à glisser, ou de rester et de changer son destin. Elle est libre.
-Je crois pas qu’elle va rester, dit Angèle.
-T’es maline, toi. Tiens, passe-moi la pelle à cendres.
Mais Angèle n’était pas encore très performante en ce qui concernait l’avenir car, contrairement à ses prédictions, Mademoiselle Lafigue décida de ne pas regagner le village. Une nouvelle nuit se préparait donc chez la sorcière.
Rouge de colère, Joséphine s’était éloignée et, assise sur un caillou  à l’ombre d’un vieux châtaignier séculaire, elle tentait de mettre de l’ordre dans ses pensées là où se mêlaient les évènements récents, sa peur irrationnelle et la réalité de ce qu’elle venait de voir. Son coeur déjà lourd, se serra douloureusement, à la pensée de son Bastien. Puis elle revit sa journée de la veille. Sa chute, Angèle, la cabane, la sorcière… “Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je deviens folle ! Ce n’est pas possible…”
Elle éclata en sanglots rageurs et se mit à crier, comme pour exorciser sa peur. Elle cria à s’arracher la gorge et hurla toute son impuissance, toute son incompréhension. Au loin, un loup lui répondit. De surprise, ses larmes s’arrêtèrent aussitôt de couler et sans comprendre pourquoi mademoiselle Lafigue, jeune institutrice, bien sous tous rapports hurla à son tour en écho aux hurlements du loup. Et maintenant au sol, agrippant l’herbe, elle hurlait à fendre le ciel rouge du coucher de soleil…
Puis, plus rien, le vide.
Sortant de sa torpeur, agitée par quelques frissons, Joséphine mit un moment à réaliser qu’elle était en boule, allongée sur le sol. Les hurlements du premier loup lui revinrent à l’esprit et elle ouvrit les yeux. Il faisait jour. Elle comprit qu’elle était restée là, toute la nuit, pelotonnée sous un buisson de ronces.
Elle entendit son prénom au loin, c’était Angèle qui la cherchait. Joséphine sortit de son buisson.
-Je suis là ! cria-t-elle, d’une voix éraillée, je suis là !
Angèle qui s’était rapprochée de l’endroit entre temps, n’eut pas de mal à l’entendre.
-Je suis là ! cria-t-elle à nouveau.
Angèle s’approcha et resta médusée à la vision de son institutrice assise au sol, ses vêtements déchirées et couverts de terre comme tout le reste de son corps, et ses longs cheveux bruns, défaits et emmêlés de feuilles sèches…
-Mais qu’est-ce qui se passe, demanda l’institutrice, qu’est-ce qui m’arrive, qu’est-ce qu’elle m’a fait la vieille folle ?.
-Elle des pouvoirs, répondit Angèle : elle peut se transformer en belle dame, elle peut changer le temps, elle peut …..
Et Angèle se tut car, à vrai dire, elle ne savait pas grand-chose de la vielle femme. Elle savait qu’elle n’en n’avait pas peur et que depuis qu’elle l’avait vu se transformer en jeune et belle femme elle préférait parler de “la magicienne”plutôt que de “la sorcière”. Devant le regard interrogateur de Joséphine elle termina rapidement sa phrase :
– … elle peut ….. elle peut …. elle peut faire plein de choses.
-Tu crois qu’elle aurait le pouvoir de retrouver ma petite clé, demanda soudain Joséphine.
-Je ne sais pas, répondit Angèle, mais je peux vous aider moi si vous voulez.
-Ah oui, je veux bien, dit Joséphine en se levant. Je l’ai perdue en tombant dans le sentier.
-C’était pas un sentier, dit Angèle.
-C’était quoi, demanda Joséphine, un torrent gelé ?
-Non, dit Angèle, c’était le Puit d’Enfer.
-Le trou d’Enfer ! Mon Dieu quelle horreur, gémit Joséphine en se signant, encore des diableries ….
Mais mademoiselle Lafigue franchissait déjà le seuil de la cabane.
-Tu m’accompagnes Angèle ? Tu dois m’aider à retrouver ma petite clé.
Angèle lui emboita le pas et elles s’avancèrent à la lisière de la foret.
-Vous voulez que je vous raconte l’histoire du Puit d’Enfer ?
-Je ne sais pas si j’en ai bien envie, répondit Joséphine.
-Mais si, c’est une jolie histoire, insista Angèle, ça finit bien.
Tout en se frayant un chemin à travers des branches mortes recouvertes de neige, elles pénétrèrent plus avant dans la forêt.
-C’est l’histoire d’un paysan qui voulait aller chercher sa récolte de l’autre côté d’une belle rivière.
-Je crois que c’est par là que j’ai perdue ma clé, dit Joséphine en scrutant le sol.
-Vous m’écoutez pas, mademoiselle, protesta Angèle.
-Si, si, je t’écoute, répondit Mademoiselle Lafigue, en grattant la neige du bout de son pied.
-Alors il y avait du vent et de l’orage, continua Angèle, et le paysan, il pensait que sa récolte serait perdue s’il ne traversait pas très vite.
-Est-ce que tu te souviens où tu as ramassé mon sac quand tu m’as trouvée, demanda Joséphine.
Angèle fit un grand geste du bras.
-C’était par là, dit-elle. Mais ce qu’il ne savait pas…
-Qui donc ne savait pas ? Ne savait pas quoi ? Où était mon sac ?
-Je ne vous parle pas du sac, mademoiselle, je vous parle du paysan qui ne savait pas que le Diable habitait là et qu’il n’aimait pas que l’on vienne chez lui. Et comme le paysan essayait toujours de traverser la rivière, le Diable, il s’est énervé.
-Moi aussi je m’énerve, trancha Joséphine. Arrête avec tes histoires de diableries. Je veux retrouver ma clé !
-J’ai presque fini, enchaina Angèle. Le Diable était très énervé. Il a donné un grand coup de poing sur la rivière qui s’est transformée en un énorme précipice et un trou très très profond. Comme un puit. C’est pour ça que ça s’appelle le Puits d’Enfer. Des fois mon dit aussi  le trou du Diable. Mais le paysan, il a même pas eu peur , il a jeté sa carriole à l’eau, il a sauté dessus et il a traversé.
-C’est bientôt fini ton histoire ? demanda Joséphine de plus en plus agacée, craignant que ses recherches ne demeurent vaines.
-Et bien le Diable il aurait bien voulu se débarrasser du paysan, mais devinez qui est arrivée et l’a chassé ?
Mademoiselle Lafigue ne répondit pas. Elle était à genoux dans la neige et cherchait toujours à tâtons.
-Et bien, c’est Mélusine ! Voilà c’est fini !
Et Angèle se tut, un peu déçue de comprendre que son histoire n’avait pas eu l’effet escompté. Elle se joignit à Joséphine pour dégager la neige, les branches et les cailloux.
Elles cherchèrent, grattèrent la neige, dégagèrent quelques kilos de cailloux, jusqu’à ce que Joséphine pousse un cri.
-La voilà, la voilà ! dit-elle en serrant le petite clé et sa cordelette rouge.
-Faites voir, dit Angèle.
Joséphine lui tendit la clé après l’avoir débarrassée de la terre et des brindilles qui s’étaient collées au métal argenté.
-Mais… mais…. dit Angèle en tournant la clé entre ses mains, je la connais cette clé, je l’ai déjà vue.
-Où ça, interrogea Joséphine.
-Quand j’ai regardé dans la bassine et que j’ai vu le maire dans son bureau. Il avait la même ! Exactement la même !
-Ce n’est pas possible, dit Joséphine. Il n’y a que Bastien et moi qui possédions cette clé. Tu dois te tromper.
-J’en suis sure mademoiselle. Celle du maire, elle avait exactement le même petit cordon.
Mademoiselle Lafigue haussa les épaules
-Encore tes diableries, Angèle. Tais-toi un peu.
Texte mise en forme à partir des propositions de Nathalie Balière Guinot, Frédéric Orry, Dominique Levadoux et Angélique Morelle. Illustrations proposées par Angélique Morelle, Nathalie Balière Guinot et Richard Géhénnot..

Vous pouvez participer à tout moment en vous connectant sur le groupe. 

Vous lisez, vous écrivez, vous votez comme il vous plait, et à chaque fois que vous en avez envie. Il n’y a aucune obligation ni engagement.

Et bien entendu c’est gratuit.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *